Leo Spitzer : "Quel rapport y a-t-il entre les coquelicots d'une part, les bleuets et la mer de l'autre ? Même ces associations surprenantes (dans le cas présent, le raccord se trouve dans le champ de blé où poussent ces fleurs), Proust sait nous les faire accepter par une lente préparation : l'immense étendue où déferlent les blés prépare à l'atmosphère marine, et ainsi hisser, cordage, cingler, bouée, barque, calfat ne sont plus inattendus. Mais le point final est mis par l'exclamation : La Mer ! - c'est aussi le but auquel aspire le personnage qui contemple ces fleurs champêtres."

Leo SPITZER, "Le style de Marcel Proust", études de style, TEL Gallimard page 408

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Marcel Proust : "Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs, quelques coquelicots perdus, quelques bluets restés paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure d'une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur le panneau ; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà l'approche d'un village, ils m'annonçaient l'immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d'un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, me faisait battre le coeur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre basse une première barque échouée que répare un calfat, et s'écrie, avant de l'avoir encore vue : « La Mer ! »" (A la recherche du temps perdu, Du Côté de chez Swann, Combray)

 

Marcel Proust : la vue d'un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, me faisait battre le coeur