Marcel Proust : Vinteuil. Preuve de l'existence irréductiblement individuelle de l'âme, c'était quand il cherchait puissamment à être nouveau, qu'on reconnaissait, sous les différences apparentes, les similitudes profondes au sein d'une oeuvre

 

Marcel Proust, la Sonate et le Septuor de Vinteuil. 

"Et c'était justement quand il cherchait puissamment à être nouveau, qu'on reconnaissait, sous les différences apparentes, les similitudes profondes et les ressemblances voulues qu'il y avait au sein d'une oeuvre, quand Vinteuil reprenait à diverses reprises une même phrase, la diversifiait, s'amusait à changer son rythme, à la faire reparaître sous sa forme première, ces ressemblances-là voulues, oeuvre de l'intelligence, forcément superficielles, n'arrivaient jamais à être aussi frappantes que ces ressemblances dissimulées, involontaires, qui éclataient sous des couleurs différentes, entre les deux chefs-d'oeuvre distincts ; car alors Vinteuil, cherchant puissamment à être nouveau, s'interrogeait lui-même ; de toute la puissance de son effort créateur il atteignait sa propre essence à ces profondeurs où, quelque question qu'on lui pose, c'est du même accent, le sien propre, qu'elle répond. Un accent, cet accent de Vinteuil, séparé de l'accent des autres musiciens par une différence bien plus grande que celle que nous percevons entre la voix de deux personnes, même entre le beuglement et le cri de deux espèces animales : par la différence même qu'il y a entre la pensée de ces autres musiciens et les éternelles investigations de Vinteuil, la question qu'il se posait sous tant de formes, son habituelle spéculation, mais aussi débarrassée des formes analytiques du raisonnement que si elle s'exerçait dans le monde des anges, de sorte que nous pouvons en mesurer la profondeur, mais sans plus la traduire en langage humain que ne le peuvent les esprits désincarnés quand, évoqués par un médium, celui-ci les interroge sur les secrets de la mort. Et, même en tenant compte de cette originalité acquise qui m'avait frappé dès l'après-midi, de cette parenté que les musicographes pourraient trouver entre eux, c'est bien un accent unique auquel s'élèvent, auquel reviennent malgré eux ces grands chanteurs que sont les musiciens originaux, et qui est une preuve de l'existence irréductiblement individuelle de l'âme. Que Vinteuil essayât de faire plus solennel, plus grand, ou de faire plus vif et plus gai, de faire ce qu'il apercevait se reflétant en beau dans l'esprit du public, Vinteuil, malgré lui, submergeait tout cela sous une lame de fond qui rend son chant éternel et aussitôt reconnu. Ce chant, différent de celui des autres, semblable à tous les siens, où Vinteuil l'avait-il appris, entendu ? Chaque artiste semble ainsi comme le citoyen d'une patrie inconnue, oubliée de lui-même, différente de celle d'où viendra, appareillant pour la terre, un autre grand artiste. Tout au plus, de cette patrie Vinteuil, dans ses dernières oeuvres, semblait s'être rapproché. L'atmosphère n'y était plus la même que dans la sonate, les phrases interrogatives s'y faisaient plus pressantes, plus inquiètes, les réponses plus mystérieuses ; l'air délavé du matin et du soir semblait y influencer jusqu'aux cordes des instruments. Morel avait beau jouer merveilleusement, les sons que rendait son violon me parurent singulièrement perçants, presque criards. Cette âcreté plaisait et, comme dans certaines voix, on y sentait une sorte de qualité morale et de supériorité intellectuelle. Mais cela pouvait choquer. Quand la vision de l'univers se modifie, s'épure, devient plus adéquate au souvenir de la patrie intérieure, il est bien naturel que cela se traduise par une altération générale des sonorités chez le musicien, comme de la couleur chez le peintre. Au reste, le public le plus intelligent ne s'y trompe pas puisque l'on déclara plus tard les dernières oeuvres de Vinteuil les plus profondes. Or aucun programme, aucun sujet n'apportait un élément intellectuel de jugement. On devinait donc qu'il s'agissait d'une transposition, dans l'ordre sonore, de la profondeur.

Cette patrie perdue, les musiciens ne se la rappellent pas, mais chacun d'eux reste toujours inconsciemment accordé en un certain unisson avec elle ; il délire de joie quand il chante selon sa patrie, la trahit parfois par amour de la gloire, mais alors en cherchant la gloire il la fuit, et ce n'est qu'en la dédaignant qu'il la trouve quand il entonne, quel que soit le sujet qu'il traite, ce chant singulier dont la monotonie – car quel que soit le sujet traité, il reste identique à soi-même – prouve la fixité des éléments composants de son âme. Mais alors, n'est-ce pas que, de ces éléments, tout le résidu réel que nous sommes obligés de garder pour nous-mêmes, que la causerie ne peut transmettre même de l'ami à l'ami, du maître au disciple, de l'amant à la maîtresse, cet ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti et qu'il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut communiquer avec autrui qu'en se limitant à des points extérieurs communs à tous et sans intérêt, l'art, l'art d'un Vinteuil comme celui d'un Elstir, le fait apparaître, extériorisant dans les couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous appelons les individus, et que sans l'art nous ne connaîtrions jamais ? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous permissent de traverser l'immensité, ne nous serviraient à rien, car, si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens, ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que nous pourrions voir. Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est ; et cela, nous le pouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil ; avec leurs pareils, nous volons vraiment d'étoiles en étoiles".

Marcel Proust, La Prisonnière. Le Septuor de Vinteuil.

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Marcel Proust, Translated from the French by C. K. Scott Moncrieff:

"And it was precisely when he was seeking vigorously to be something new that one recognised beneath the apparent differences the profound similarities; and the deliberate resemblances that existed in the body of a work, when Vinteuil repeated once and again a single phrase, diversified it, amused himself by altering its rhythm, by making it reappear in its original form, these deliberate resemblances, the work of the intellect, inevitably superficial, never succeeded in being as striking as those resemblances, concealed, involuntary, which broke out in different colours, between the two separate masterpieces; for then Vinteuil, seeking to do something new, questioned himself, with all the force of his creative effort, reached his own essential nature at those depths, where, whatever be the question asked, it is in the same accent, that is to say its own, that it replies. Such an accent, the accent of Vinteuil, is separated from the accents of other composers by a difference far greater than that which we perceive between the voices of two people, even between the cries of two species of animal: by the difference that exists between the thoughts of those other composers and the eternal investigations of Vinteuil, the question that he put to himself in so many forms, his habitual speculation, but as free from analytical formulas of reasoning as if it were being carried out in the world of the angels, so that we can measure its depth, but without being any more able to translate it into human speech than are disincarnate spirits when, evoked by a medium, he questions them as to the mysteries of death. And even when I bore in mind the acquired originality which had struck me that afternoon, that kinship which musical critics might discover among them, it is indeed a unique accent to which rise, and return in spite of themselves those great singers that original composers are, which is a proof of the irreducibly individual existence of the soul. Though Vinteuil might try to make more solemn, more grand, or to make more sprightly and gay what he saw reflected in the mind of his audience, yet, in spite of himself, he submerged it all beneath an undercurrent which makes his song eternal and at once recognisable. This song, different from those of other singers, similar to all his own, where had Vinteuil learned, where had he heard it? Each artist seems thus to be the native of an unknown country, which he himself has forgotten, different from that from which will emerge, making for the earth, another great artist. When all is said, Vinteuil, in his latest works, seemed to have drawn nearer to that unknown country. The atmosphere was no longer the same as in the sonata, the questioning phrases became more pressing, more uneasy, the answers more mysterious; the clean-washed air of morning and evening seemed to influence even the instruments. Morel might be playing marvellously, the sounds that came from his violin seemed to me singularly piercing, almost blatant. This harshness was pleasing, and, as in certain voices, one felt in it a sort of moral virtue and intellectual superiority. But this might give offence. When his vision of the universe is modified, purified, becomes more adapted to his memory of the country of his heart, it is only natural that this should be expressed by a general alteration of sounds in the musician, as of colours in the painter. Anyhow, the more intelligent section of the public is not misled, since people declared later on that Vinteuil’s last compositions were the most profound. Now no programme, no subject supplied any intellectual basis for judgment. One guessed therefore that it was a question of transposition, an increasing profundity of sound.

This lost country composers do not actually remember, but each of them remains all his life somehow attuned to it; he is wild with joy when he is singing the airs of his native land, betrays it at times in his thirst for fame, but then, in seeking fame, turns his back upon it, and it is only when he despises it that he finds it when he utters, whatever the subject with which he is dealing, that peculiar strain the monotony of which — for whatever its subject it remains identical in itself — proves the permanence of the elements that compose his soul. But is it not the fact then that from those elements, all the real residuum which we are obliged to keep to ourselves, which cannot be transmitted in talk, even by friend to friend, by master to disciple, by lover to mistress, that ineffable something which makes a difference in quality between what each of us has felt and what he is obliged to leave behind at the threshold of the phrases in which he can communicate with his fellows only by limiting himself to external points common to us all and of no interest, art, the art of a Vinteuil like that of an Elstir, makes the man himself apparent, rendering externally visible in the colours of the spectrum that intimate composition of those worlds which we call individual persons and which, without the aid of art, we should never know? A pair of wings, a different mode of breathing, which would enable us to traverse infinite space, would in no way help us, for, if we visited Mars or Venus keeping the same senses, they would clothe in the same aspect as the things of the earth everything that we should be capable of seeing. The only true voyage of discovery, the only fountain of Eternal Youth, would be not to visit strange lands but to possess other eyes, to behold the universe through the eyes of another, of a hundred others, to behold the hundred universes that each of them beholds, that each of them is; and this we can contrive with an Elstir, with a Vinteuil; with men like these we do really fly from star to star."

 

Marcel Proust : Vinteuil. Preuve de l'existence irréductiblement individuelle de l'âme, c'était quand il cherchait puissamment à être nouveau, qu'on reconnaissait, sous les différences apparentes, les similitudes profondes au sein d'une oeuvre
Marcel Proust : Vinteuil. Preuve de l'existence irréductiblement individuelle de l'âme, c'était quand il cherchait puissamment à être nouveau, qu'on reconnaissait, sous les différences apparentes, les similitudes profondes au sein d'une oeuvre
Marcel Proust : Vinteuil. Preuve de l'existence irréductiblement individuelle de l'âme, c'était quand il cherchait puissamment à être nouveau, qu'on reconnaissait, sous les différences apparentes, les similitudes profondes au sein d'une oeuvre

 

A la recherche du temps perdu

Le Septuor de Vinteuil. Les Verdurin, Charlus, Morel, le narrateur

Nina Companeez 2011

Micha Lescot : le narrateur
Didier Sandre : Baron de Charlus
Dominique Blanc : Mme Verdurin
Vincent Heden : Morel