- "Chiara Mastroianni nous disait qu'elle avait eu du mal à supporter le fait qu'Oliveira ait une idée si précise de son personnage de La Lettre, au geste près..." 

- Jeanne Moreau : "C'était comme ça avec Orson et Bunuel, et je supportais tout. ça dépend des gens et de la manière dont le courant passe. A partir du moment où cette docilité n'est pas prise comme une humiliation, à partir du moment où l'on accepte d'être la créature de quelqu'un et que l'on comprend que ça va nous conduire à faire des découvertes, ça marche. Je fais un aparté. J'écoute beaucoup la radio et, quelquefois, quand quelque chose m'intéresse, j'emmène la radio dans le taxi. J'ai écouté une émission ce matin, sur France Culture peut-être, que j'ai prise en cours de route. C'était une femme qui racontait le sujet d'un livre - je ne connais pas son nom ni le titre - que j'ai trouvé fascinant. Elle expliquait en fait sans le vouloir l'état du comédien. Elle était l'héroïne du livre et, sans être amoureuse de quelqu'un, elle choisissait un compagnon, qui lui était complètement indifférent, et avec lequel il était entendu qu'elle partageait sa vie. Il était dans son lit, il allait à son travail, ils se retrouvaient le soir, etc. Tout cela sans aucun attachement. Et en très peu de temps, elle s'est aperçue que cette accoutumance et cette vie à deux arrivaient à provoquer chez elle, d'abord, une curiosité : "14h15, il m'a dit qu'il avait été déjeuner avec untel à tel endroit, mais je n'ai pas retenu le nom de l'endroit. Est-ce qu'il y est encore ? Qu'est-ce qu'il a mangé ?" Alors, le soir, elle lui demandait : "Vous étiez à quel endroit ? Qu'est-ce que vous avez mangé, etc. ?" A force de questions, il s'est attaché à elle. Il avait accepté parce qu'elle lui plaisait, mais elle non, pas du tout. Au bout d'un mois de vie commune, elle lui dit : "Voilà, le mois est terminé, on se sépare maintenant." Et elle a été obligée d'aller vivre à l'hôtel, elle ne supportait plus de ne plus l'avoir dans son lit, de ne plus avoir ses repères. En fait, c'est ça un comédien. Je trouve ça étonnant de prendre la relation à l'envers. C'est un contrat, un engagement, une expérience pour voir, et soudain, tous les symptômes d'un sentiment passionnel apparaissent à cause de la situation que l'on s'impose et qui est celle d'un couple lié l'un à l'autre."

Jeanne Moreau, l'éternité pliée,
entretien avec Charles Tesson,
Cahiers du Cinéma n°570, juillet-août 2002, extrait, page 51.

 

Jeanne Moreau / BUNUEL / Journal d'une femme de chambre