Olivier Assayas, 2016 : Personal Shopper, avec Kristen Stewart. Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes. Affiche américaine

 

Olivier Assayas (1983) :

"(...) Traditionnellement la cinéphilie a été un goût pour le vieux provoqué par le désir de faire du neuf : aller à l'école des cinéastes du passé pour confronter leurs problèmes, et la façon dont ils les résolurent, avec les interrogations modernes. La publicité ne fait, elle, qu'y piocher comme au magasin d'accessoires, vidant les images de leur sens, les dénaturant jusqu'à ne plus voir l'histoire du cinéma que comme une succession de maniérismes. Ces esthétiques mortes ne sont, encore une fois, pas un objet d'inspiration dans le spot : elles sont un modèle à servilement reproduire en y ajoutant, dans le meilleur des cas, une pointe d'ironie de son crû. Ces images-là de ce cinéma-là sont de simples images de location-vide destinées à être détournées et chargées d'un sens indifférent, celui qu'on voudra, ça ne change rien. (...)

Mais il n'y a pas si longtemps, au sommet de la courbe de la Nouvelle Qualité Française qui s'était fondée sur la banalité du propos, la platitude technique et une effrayante absence d'ambition esthétique, le film publicitaire, libre, coloré, contemporain, tranchait dans la grisaille et avait plus que quelques raisons de rendre perplexe la profession cinématographique. En effet la nature bâtarde du spot lui autorisait une bien plus grande souplesse. Longtemps avant le cinéma, il a compris le parti qu'il y avait à tirer des étonnants progrès technologiques provoqués par le renouveau du cinéma à trucages. A l'écart des tristes excès du cinéma subventionné post-post-auteuriste, il a profité le premier d'une conviction diffuse mais néanmoins, passez-moi l'expression, porteuse, dans le renouveau de la recherche en matière visuelle. D'où une illusion entretenue quelque temps par la conjonction de la paresse d'une industrie cinématographique franchement rétrograde, incapable d'assumer son rôle d'art contemporain, et d'une publicité stimulée par son rapport avec l'air du temps. Même si l'air du temps n'est que du vent. (...)

Les maniérismes atteignent vite leur niveau d'incompétence puisqu'ils n'ont à offrir qu'une façade sans cesse répétée. Et sans doute est-ce la mesure de la vitalité d'un art que de ne pas y glisser. Tant que le cinéma existera en tant qu'échange, en tant que moyen de communication d'idées, tant qu'il ne sombrera pas dans l'autisme, la forme en tant que fin ne sera jamais que le cul de sac de trajectoires individuelles. Le factice ne dicte ses règles qu'à des arts cliniquement morts dont on veut assurer la survie artificielle et on n'en est pas encore là."

Extraits de
"La publicité, point aveugle du cinéma français",
par Olivier Assayas,
Vérités et Mensonges,
Cahiers du Cinéma n°351, septembre 1983

Photo : Olivier Assayas, 2016 : Personal Shopper, avec Kristen Stewart. Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes.