ERIC ROHMER / LA COLLECTIONNEUSE / Patrick Bauchau : Adrien / Haydée Politoff : Haydée

 

"De Rohmer, on a trop dit qu'il était le champion  des troubles amoureux en appartement. Ce dernier avait beau répliquer qu'il penchait plus du côté de Stevenson et de Corneille que de Marivaux, on ne persistait à voir en lui que le patron, honoré ou honni, du bavardage psychologique à la française. Que l'intéressé ait fini par entretenir ce malentendu, qu'il en ait même fait la base commerciale de sa petite entreprise à images, ne change rien à la nature profonde de son oeuvre. Rohmer n'est pas le cinéaste du repli douillet sur l'intérieur petit-bourgeois mais bien plutôt celui qui en révèle les inquiétantes craquelures. Dans ses films, la terreur rôde toujours aux portes de la chambre. Chacun des six contes moraux, réalisés entre 1962 et 1972, repose sur un schéma narratif identique. Le héros masculin se laisse aller le temps du film à une tentation de l'extérieur avant de réintégrer in extremis la voie de l'ordinaire. (...) Ce qui retient en dernière instance les héros rohmériens n'est pas simplement le souci d'un déclassement social ou d'une déception narcissique, mais une angoisse plus radicale. Les arrête la conviction que, derrière les attraits faciles de l'étranger, se cache le "grand autre" qui remettrait en cause l'ensemble de leur système de représentation. Chez Rohmer, le petit théâtre du quotidien est tout entier bordé par des gouffres qui ont pour nom le sexe, la mort ou Dieu. Ouvrir la porte, ce serait prendre le risque de se confronter au réel c'est-à-dire au néant. Face à cette hésitation tragique, ils préfèrent faire marche arrière." 

Rohmer, la terreur et la chambre, par Patrice Blouin, extrait, 
Cahiers du Cinéma n°579, mai 2003, page 96

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