DERRIÈRE LA CAMÉRA par John Cassavetes (extraits) 

 

"En tournant Shadows, nous ne comptions pas le proposer à la distribution commerciale. Nous tentions une expérience, notre seul but était d’apprendre. Nous voulions mieux connaître notre métier. En ce qui me concerne, j’avais travaillé sur pas mal de films sans réussir à bien m’adapter, je me sentais moins libre qu’à la scène ou dans un spectacle de télévision en direct. Aussi mon premier souci était-il de découvrir pourquoi je n'étais pas libre — car je n’éprouvais pas de plaisir particulier à travailler dans des films, et pourtant j’aime le cinéma en tant qu’art. Je pense que c’est un merveilleux instrument de connaissance et de communication".

(...)

"Presque tous les acteurs appartenaient à une école d’art dramatique que j’avais créée avec Bert Lane. II était connu en tant que metteur en scène, j’étais connu en tant qu’acteur, et les candidats affluèrent. C’étaient des acteurs qui avaient appris le métier en même temps que nous, et qui nous disaient : « S’il vous plaît, aidez-nous, parlez pour nous aux producteurs et metteurs en scène, et trouvez-nous un peu de travail dans cette ville. » Mais chacun veut découvrir par lui-même, personne n’a confiance dans le travail d'autrui ; donc à quoi bon aller trouver un producteur ou un metteur en scène et lui dire : « Venez voir cet acteur, il est extraordinaire. »

Nous nous décidâmes à louer un vaste studio avec un plateau et nous annonçâmes : « D'accord, vous tous, acteurs, venez travailler avec nous, répétez vos scènes, et nous inviterons des régisseurs, des auteurs, des metteurs en scène, des producteurs, à venir juger votre travail. » Mais personne ne se présenta pour profiter de cette offre. Nous payions un loyer considérable pour cet endroit et nous avions un bail d’un an, aussi prîmes-nous la décision d’ouvrir tout grand nos portes et de laisser entrer quiconque le désirait. Et ils arrivèrent directement de la rue ; tout ce qu’ils possédaient, c’était le désir d’être acteurs, très peu d’entre eux avaient une expérience quelconque ; ils n’avaient pas fait de figuration ni, peut-être même, vu de caméra auparavant. Nous travaillâmes là chaque soir, mais je quittai mon poste après que j’eus commencé à tourner Shadows, et Bert Lane devint le seul responsable. Il dirige maintenant l’école, qui a un réel succès.

Le principal avantage de notre méthode de tournage était que nous jouissions d’une entière liberté, Si nous avions fait Shadows à Hollywood, nos comédiens n’auraient pas eu la moindre chance de révéler leur immense talent. On y dispose probablement de plus grandes facilités techniques, mais, tout le monde a peur de s’écarter de la tradition. A Hollywood, avec la même distribution, le même metteur en scène, le même producteur, la même équipe pour la photo, il aurait été difficile de prendre des risques, à cause de certaines règles et règlements qui, je crois, n’ont pour but que de détruire la personnalité de l’acteur et de le mettre mal à l’aise : la production acquiert une telle importance qu'il a le sentiment, s’il se trompe d’une ligne, d’être en train de commettre une faute grave et de risquer de ne plus jamais travailler. Et cela est particulièrement vrai, non des vedettes, mais des acteurs de complément, susceptibles de devenir un jour vedettes, ou des petits rôles, ceux qui n’ont qu’une ligne à dire et espèrent devenir acteurs de complé­ment. Il y a dans notre profession une certaine cruauté incroyablement destructrice, je ne vois pas comment des individus peuvent faire des films sur d’autres individus et n’avoir aucune considération pour les individus avec qui ils travaillent.

J’adorais les rapports que j’avais avec mes acteurs et qu’ils avaient avec moi. S’ils avaient le sentiment qu’il fallait sur-le-champ essayer quelque chose, ils disaient : « Ote-toi de là, John, laisse-nous tout seuls et ça ira bien. » Je m’asseyais et attendais anxieusement ; j’avais presque envie de crier, quand ce qu’ils faisaient n’était pas bon du tout... mais je n’en faisais rien, et ils me disaient : « Très bien, très bien, nous n'avons pas réussi, on va recommencer, »

Et d’une certaine manière ils étaient les vedettes, tandis que leur enthousiasme se donnait libre cours, car nous avions un bon producteur, un opérateur qui ne se faisait pas remarquer et se contentait de suivre l’action, au lieu de dire : « Ici donnez toutes les lumières », ou bien : « On va faire un grand montage action-mots-voix. »

Personne ne défend l’acteur qui doit jouer un personnage à l’écran. Si je le fais, ce n’est pas parce que j’adore l’acteur, mais parce que je sais que sans lui j’aurais l’air d’un idiot et qu’avec lui je peux ressembler à un génie".

(...)

(Propos recueillis au magnétophone. By kind permission of Films and Filming, London 1961.
Traduction de Louis Marcorelles.)

Extrait des CAHIERS DU CINEMA N°119, mai 1961

 

John Cassavetes : Si nous avions fait Shadows à Hollywood, nos comédiens n’auraient pas eu la moindre chance de révéler leur immense talent