Léo Ferré : ET... BASTA!




Léo Ferré
ET... BASTA!

Quand j'emprunte des paradoxes, je les rends avec intérêts.
J'enrichis mes prêteurs qui deviennent alors plus intelligents.
Le taux usuraire de l'astuce n'est jamais assez élevé.
Je ne sais pas d'où je viens mais je sais que je suis là, à reverdir, dans cette campagne toscane.
Les rossignols teints au Gargyl chantaient des aubades pharmaceutiques.
J'ai les cheveux trop longs... comme des voiles de thonier, mes beaux cheveux qu'on m'a toujours taillés, mes beaux cheveux longs dans ma tête.
Dans la rue, on se retourne...
Moi, je leur tire la langue!

O belles pattes des fourrures
Chapeau du vent de ces madames
Inquiétude de la parure
Toiles de soie vers vous je rame

Je sais des paradis tranquilles où les anges n'ont pas de vin à boire mais des orages de raison.
Des violettes de reverdie.
Je sais des paradis tragiques où les fauteuils d'orchestre n'ont pas de mémoire
Où les roses ne fleurissent que par osmose, et encore...
Où les passions sont d'un autre ordre et les mirages d'une autre qualité et de la nuit pourtant venus...
Je sais des paradis-bordels où l'on me fait signe
Où l'on se signe
Où l'on me désigne pour la bonté des mains tendues et des bouches capitales
Comme au petit matin... Tchac!
Je sais des paradis naturels où le mauve tient lieu de drogue
Où l'on peut passer du mauve à la frontière
Je sais des paradis câlins avec la barbe de deux jours et des saints
Sans foi ni loi
Sans feu ni eau
Avec simplement une ceinture d'émigrant

J'émigrerai quelque jour vers vos pays cachés
Et ne reviendrai plus

Regardez-moi
Passants de rien, poules de luxe, fleurs incroyables
Regardez-moi
Je suis un migratoire, un migratoire
Je suis un vieux corbeau qui court après une charogne comme un chien de course après le leurre
Je suis un vieux corbeau de la plaine où je vais m'englânant des trucs dégueulasses, de vieilles graines d'homme qu'on a trop employées
Je suis un vieux corbeau qui court après une corbeaute
Je croasse comme on peut croasser quand on est un vieil oiseau de cinquante-sept piges

Je tiens que le désespoir des ordures est une incompétence biologique à pouvoir en sortir un jour ou l'autre, coûte que coûte
Quand la merde déborde, c'est encore de la merde
À ce moment-là, je connaissais une chanteuse... Vous la reconnaîtriez aussi, c'est facile.
Une chanteuse qui a le derrière sur la figure, ça vaut la carte d'identité, non?
Et puis, Madame Lechose, taulière blonde, un peu grasse, un peu... Taulière
à L'Escalier de Moïse, où il y avait de tout, du Fernand, du Ferré qui chantait au piano, avec son chien et ses grimaces, et son petit cachet...
- Dis donc, Léo, ça ne te gêne pas de gagner de l'argent avec tes idées?
- Non. Ça ne me gênait pas non plus de n'en pas gagner avec mes idées, toujours les mêmes. Il y a quelques temps.
Vois-tu, la différence qu'il y a entre moi et Monsieur Ford ou Monsieur
Fiat, c'est que Ford ou Fiat envoient des ouvriers dans des usines et qu'ils font de l'argent avec eux.
Moi, j'envoie mes idées dans la rue et je fais de l'argent avec elles. Ça te gêne? Moi, non! Et voilà!

Madame Lechose, un peu blonde, un peu... Je la regardais, des fois, en chantant, juste en face de moi, qui n'en perdait pas une, de ses fiches, et le whisky tant, et le gin-fizz tant, et le citron pressé tant... Et mon citron pressé?
La Mère Lechose, un peu blonde, un peu grasse, toujours à l'heure, comme les vrais artistes, ceux qui travaillent, et comme ceux qui font travailler les artistes. Je faisais la salle.
Jamais les clients. Arkel, mon chien, venait me chercher après le Flamenco de Paris.
C'est tout ce que j'ai eu de vraiment espagnol à ce moment-là. Ce devait être un chien exilé.
Je rentrais chaque nuit dans le désert Paris, dans cette brume des garages où reste un peu, le soir, après que les voitures soient passées, de cette odeur des temps modernes qui vous remonte du fond de votre carter, portant
le deuil des foins brûlés. Je rentrais chaque nuit dans le désert Paris.
Les putains ne m'accrochaient jamais. Elles savaient que j'étais un homme public, Elles, les filles publiques...
- Alors, comme ça, on se prostitue, Ferré!
Je rentrais chaque nuit dans cette maison douce où gouttait l'eau du robinet, dans cette cuisine un peu salle de bains, avec sa cuvette...

Je vivais à ce moment-là avec une femme. Assez longtemps, avec des problèmes de mouise, d'attentes au bout d'un téléphone qui ne sonnait jamais.
Le téléphone, quand il sonne trop souvent, on s'arrange pour faire répondre qu'on est là ou qu'on n'y est pas.
Les importuns ne croient jamais ainsi qu'ils vous importunent et vous êtes tranquille. On ne peut pas être plus sociabilisé, pas vrai?
Et puis, les commissions, le dentiste, les droits d'auteur minces, minces... Quand on travaille comme on veut, on touche comme on peut.
J'allais chercher les sous moi-même, toujours moins de cent mille balles.
Pas de chèque, et vite un restaurant dans un bon quartier. Et puis et puis, les souvenirs s'entassent. Le mariage vous mine petit à petit.
On est fidèle parce que c'est l'usage et les années s'entassent aussi. Les souvenirs, d'ailleurs, c'est du présent discutable. On est hier, toujours.
Moi, je vivais demain et ça fabriquait les malentendus. Un artiste vit toujours demain, sinon il est fait pour l'usine.
À l'usine, le présent, c'est un cadeau quotidien, incessant.
On peut te congédier, alors tu prends des dispositions particulières pour ne gueuler qu'en connaissance de cause et dans le silence revenu des retours à la maison.
À la table de travail, devant la page blanche, l'artiste n'est pas là. Il vit là-bas, loin de tout, du téléphone, de sa compagne, de ses problèmes.
La solitude est une affaire d'ordinateur. Moi, je me perfore loin des imbéciles et du propos courant. On me hait.
Je m'en fous. Je suis un autre mec. Voilà.

Ni Dieu, ni maître, ni femme, ni rien, ni moi, ni eux et Basta!

Il y a l'amour... peut-être. C'est une solution, une solution à un problème qui reste un problème. Alors... Rien.
Une solution... Un problème... Par quoi commencer?
On donne et on te prend. Celui qui prend a l'impression qu'il donne...
Arrange-toi avec ça, si tu peux. Il y a derrière les yeux des gens, une cité privée où n'entre personne.
Une cité avec tout le confort d'imagination possible. Les gens que tu vois chez toi, sont d'abord chez eux. Ils ne te voient pas.
Ils se singularisent dans l'immédiate et toujours constante défense de soi. Ils ont peur. Ils sont terribles, les gens.
Ceux que tu appelles tes amis, ce sont d'abord des gens remplis du moi qui les tient en laisse.
L'homme est un "self made dog"...
Mais il parle au centre du monde, et le monde, c'est lui.
Il transpire, il a une queue mais ne sourit pas avec, comme le chien. C'est tout et c'est trop.
L'amitié, c'est comme le ciment armé: on ne sait pas comment ça vieillit. J'aime les vieilles pierres. Elles ne transpirent pas.

Ni Dieu, ni maître, ni femme, ni amis, ni rien, ni moi, ni eux et Basta!

"L'Écluse"... fin 49... Drôles de mariniers, sur ces quais néon'cifs!
J'étais le pianiste et le chanteur. Cette " écluse " où la galère échoua, un soir, entre Barbarie et une Inconnue de Londres, et deux romances à goémons, une guitare et un gitan, égarés là... Allez donc savoir...
Et ce taulier, qui me lucarnait derrière son zoom, un zoom qu'il vous plantait là, sur le front, jamais en face, jamais dans votre zoom à vous, toujours un peu au-dessus, comme s'il regardait l'ineffable.
C'est pas mal, un particulier qui sue du goulot, qui transpire de l'en dedans. Rien ne sort jamais. Un lavatory, quoi! Qui garde tout, transmet, qui assume sa condition de réceptacle.
L'âme de certains individus m'empêchera toujours de croire tout à fait en Dieu.
J'ai oublié son nom. Il y a une chance pour les mauvais souvenirs.
- Eh! Ferré! Bonjour, tu te rappelles? C'est moi... l'ordure...
- Qui ça? Ordure? Tiens, il y en a encore dans le siècle?

Je vous demande excuse, Monsieur. Je ne connais, quant à moi, que des anges...

Ni dieu, ni maître, ni anges, ni rien et Basta!

Il faudra que je change de support. Écrire sur des champs de luzerne, sur des biffetons "Banque de France", des faux, sur le ventre de certaines Girls in Magazines. En tournant la page, on pourra voir, juste en dessous.
Les girls, ça se regarde où ça s'invente. En dessous de trente ans, c'est plus lisse, et c'est, des fois, encore un peu môme. Après, ça se froisse, et on les jette.
Il faudra que je change de support. Le papier, yen a marre!
De ce papier-xylo qui fait grincer, gémir les arbres que je porte en moi.
Quand on scie un arbre, j'ai mal à la jambe et à la littérature. Quelle horreur, la parlote! Écrire partout, à l'envers de toi, sur mon coeur, sur ma loi, dans mon froc, lorsque tu me regardes précisément et que je te dis que je suis dingue de toi, pour te faire couler ton printemps court...
Cours, cours, petite, n'oublie pas.
Sur mon cahier quadrillé c'est la misère. J'essaie de mettre au carreau mes ailes, mon job. Rien à glander, today, au club des métaphores.
Il faut que ma plume feutrée, ma petite japonaise glissante et noire soit serve d'une certaine rigueur de gueulante.
Le drapeau noir, c'est encore un drapeau.
Il faudrait que je leur lance un Manifeste de la Méthode.
Quelque chose de concret, du style genre polyester qui aurait l'air de ne pas moisir dans les gothiques et qui psalmodierait tranquillement des lamentations tocs devant le Mur des Fédérés...
Sur la fenêtre, je pourrais mettre un vieux chiffon rouge, histoire de bien signifier mes origines. Des tambours, aussi, et des crécelles à couvrir de leurs criasseries les millions de chevaux Paris, Milan, New York and so and so on.
Au large, hommes tergaliens, boys d'alpaga, filles jeanisées au maxi, avec vos clous dessinant les orages du Guevara.
Le Che crevé, crucifié, pourri déjà, même sur vos images.
Dépoitraillez-vous, Hommes, s'il en reste, et venez vous chauffer au
bain-marie de ma métaphore, celle qui appelle chat une amphore et gouttière un vieux thème serbo-croate.
Au large! Monocloez-vous l'oeil de rechange et changez de basse-cour.
Fuyez vers les tramontanes d'Eros, puisez dans les accordéons des rythmiques plus sûres, vers les caniveaux.
Plongez-y en lune à becs frisants... Vous y verrez peut-être une gorgée de solitude...
Quand je me regardais, en ces temps, au ras du trotte madame, la neuille, des fois, une image reflétée me donnait la solution du style.
Ma méthode est simple: Mettez-vous à coucou, Place de la Bastille et prenez-vous pour un serpentaire.
Vous verrez alors qu'il n'y a plus de métaphore possible quand on se dénature, quand on se désanalyse, quand on s'antidate et qu'on s'insectise, quand, mouche devenue, pour prendre le quart dans un hôtel fameux où la passe est sanguine ou à Bidon's City, vous pourrez sentir s'exhaler la queen, et la vrombir, et la gémir, et la voir même prendre son pied à certaines désinences. Alors, vous aurez accompli la mutation que j'attends de vous, Mouches vertes des prairies du double... Je vous ai créées.

Je dirigeais alors des fantômes bon marché, dès que j'achetais dans des économats spécialisés en bizarreries, en relativisme du tout venant.
J'avais une carte qu'on me tamponnait à chaque coup. L'employé me disait:
- Alors, ça biche, Ferré? Vous en prenez pour votre pognon?

Un réverbère propre à décrypter les étymologies les plus perverses
Un chandelier en robe du soir
Un réveille-la-Mort des fois qu'on oublierait de s'actualiser
Un canevas dernier modèle pour tricoter de l'affection technicolor
Des ciseaux pour tailler dans le vif du sujet même si le sujet ne colle pas à la syntaxe
Des hôtels barbelés au travers desquels je pisserais quand même
Des mômes à comètes et à cendriers portables histoire d'être confortable au risque de payer de leur vie
Des vies punies de vide et de tambours voilés frappant tout doux ta résurrection journalière

Quand je dors je suis mort sans bière uniquement avec du Coca sur la table de chevet
Je lis des sons particuliers quand Ludwig sanglote doucement les bras tendus vers la Neuvième

Les épices m'ont toujours brûlé le charme
J'ai du slave qui se balade quelque part entre peau et jactance
La mer, chez moi, dans la rue, cela m'était facile
Je l'appelais, elle arrivait: le flot, bouillonnant, au ras de chaussée

L'eau cette glace non posée
Cet immeuble cette mouvance
Cette procédure mouillée
Me fait comme un rat sa cadence
Me dit de rester dans le clan
A mâchonner les reverdures
Sous les neiges de ce printemps
A faire au froid bonne mesure
Et que ferais-je nom de Dieu
Sinon des pull-overs de peine
Sinon de l'abstrait à mes yeux
Comme lorsque je rentre en scène
Sous les casseroles de toc
Sous les perroquets sous les caches
Avec du mauve plein le froc
Et la vie louche sous les taches...

La mémoire et la mer...

Ton corps est comme un vase clos
J'y pressens parfois une jarre
Comme engloutie au fond des eaux
Et qui attend des nageurs rares
Tes bijoux ton blé ton vouloir
Le plan de tes folles prairies
Mes chevaux qui viennent te voir
Au fond des mers quand tu les pries
Mon organe qui fait ta voix
Mon pardessus sur ta bronchite
Mon alphabet pour que tu croies
Que je suis là quand tu me quittes...

La mémoire et la mer...

Cette mer cavaleuse, propre, cynique... Ce toit tranquille, comme disait l'autre... Ce drame mouvant comme un outrage de la nature, quand j'y plonge, de mémoire, je m'y perds, et moi, et mon courage, et ma passion, et ma musique.

Le vent, y aidant, n'a qu'à bien se tenir. Il se prosterne, ce vent filou des bises des frilures...
68... 68... 68...
Noblesse du calendrier.





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