Julia Kristeva : Proust mélange le sacré musical aux perversions érotiques

 

 

Julia Kristeva, Proust et l'expérience littéraire :

"Proust mélange le sacré musical aux perversions érotiques. Ainsi, après avoir admiré l'art de Wagner et la puissance de la musique, tout "ultérieure", "non factice", "donc vitale et non logique", le narrateur fait un "brusque crochet" et associe le violon au caractère vicieux du violoniste Morel. Fourbe et vulgaire, cet homme casse subitement la saisie sublime de la musique que vient d'offrir le narrateur schopenhauérien : Morel triche avec le baron de Charlus, délaissé au profit de prétendus "cours d'algèbre", avant que le narrateur ne surprenne l'artiste criant avec un accent paysan obscène "grand pied de grue", "grand pied de grue".

On n'imagine pas plus dérisoire contrepoint à Tristan !  Proust se plaît à établir une "union profonde entre le génie (...) et la gaine des vices, comme il était arrivé pour Vinteuil".

On ne peut s'empêcher de transposer cette contagion entre vice et génie à l'écoute précieuse de la petite phrase de Vinteuil par Swann chez les Verdurin. Dans la verticalité toute formelle du violon résonne, si l'on lit le livre à rebours, toute la perversité de Morel dans La Prisonnière : un anneau de plus aux aventures métamorphiques décidément inépuisables de cette sonate.

(...) Le culte musical s'enracine dans les drames de l'érotisme (...)

Le septuor porte l'amour d'Albertine, comme la sonate s'identifiait à celui de Swann pour Odette.

Par cette contamination érotique, grosse de jalousies, de trahisons et de mort, à l'opposé donc de la sublimité romantique, la musique exprime la communication des âmes avant le langage : une possibilité qui n'a pas eu de suite et sans laquelle les êtres sont "trop fades"."

Julia Kristeva : Le temps sensible - Proust et l'expérience littéraire, pages 324-325


Le livre :


 

 

Le texte proustien : http://alarecherchedutempsperdu.org


 



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