René Girard : dans ces royaumes métalliques de l'absurde

MONOLITHE - 2001 - STANLEY KUBRICK
 
MONOLITHE - 2001 - STANLEY KUBRICK
 
 
Monolithe de 2001 (Stanley Kubrick)
 
 
René Girard : "Le terme de l'horrible fascination est la densité du plomb, l'immobilité impénétrable du granit."
 
 
 
René Girard :
 

"Les désirs proustiens étaient déjà tous marqués du signe de cette bête.

Les grâces de Mme de Guermantes sont celles de "l'oiseau de proie". 

Dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, le romancier compare les évolutions des jeunes filles à celles d'une "bande d'alevins", c'est-à-dire à ce qu'il y a de moins individualisé dans la vie animale.

Plus tard, les allées et venues de la petite bande font penser Marcel "aux mouvements géométriques, cérémonieux et incompréhensibles d'une troupe de mouettes". 

Cet univers incompréhensible est encore celui du médiateur ; l'Autre est d'autant plus séduisant qu'il est moins accessible ; et il est d'autant moins accessible qu'il est plus déspiritualisé, qu'il tend davantage à l'automatisme de l'instinct. Et c'est bien à l'automatique et même au mécanique pur qu'aboutit, au-delà de la vie animale, l'entreprise absurde d'autodivinisation. 

L'individu, toujours plus égaré, toujours plus désaxé par un désir que rien ne peut satisfaire, finit par chercher l'essence divine dans ce qui nie radicalement sa propre existence, c'est-à-dire dans l'inanimé. 

La poursuite inlassable du Non conduit le héros dans les déserts les plus desséchés, dans ces "royaumes métalliques de l'absurde" où nous voyons errer, de nos jours, ce qu'il y a de plus significatif dans l'art néo-romantique.

...

Jamais, semble-t-il, cette poursuite ne pourra prendre fin.

Le héros n'est plus vivant mais il n'est pas encore mort. Le héros sait, d'ailleurs, que le sens de sa recherche est la mort mais cette connaissance ne le détourne pas du désir métaphysique. La lucidité suprême est aussi l'aveuglement le plus total.

Par un contresens plus subtil et plus grossier encore que tous les contresens antérieurs, le héros décide que la mort est le sens de la vie. Le médiateur se confond, désormais, avec l'image de la mort toujours voisine et toujours refusée.

C'est cette image qui fascine le héros. La mort semble un dernier "être de fuite" et un dernier naufrage. 

"Ils cherchaient la mort mais elle les fuira", annonce l'Ange de l'Apocalypse. 

...

Le monde minéral est celui de cette fin, c'est le monde d'une mort que l'absence de tout mouvement, de tout frémissement, rend enfin complète et définitive. Le terme de l'horrible fascination est la densité du plomb, l'immobilité impénétrable du granit."


 
Mensonge romantique et vérité romanesque,
Pluriel p. 320-321
 



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