Marcel Proust

René Girard : Le vaste monde dans lequel nous commençons à vivre ressemble un peu plus tous les jours au petit monde proustien

PETIT MONDE PROUSTIEN - FILM TV DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
PETIT MONDE PROUSTIEN - FILM TV DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
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PETIT MONDE PROUSTIEN - FILM TV DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
René Girard :
 
"Proust, nous dit-on, a négligé les aspects les plus importants de la vie sociale moderne ; il ne décrit qu'un reste à peine pittoresque des époques anciennes, une survivance appelée à disparaître. En un sens on a raison. Le petit monde proustien s'éloigne rapidement de nous. Mais le vaste monde dans lequel nous commençons à vivre lui ressemble un peu plus tous les jours. Le décor est différent, l'échelle est différente mais la structure est la même.
 
(...)
 
Les grandes oeuvres s'accomplissent dans l'abstraction stérile du grand monde parce que toute la société tend, peu à peu, vers cette même abstraction."
 
 Mensonge romantique et vérité romanesque,
Pluriel p. 255-257
 

 
 
DVD A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - NINA COMPANEEZ
D'après l'oeuvre de Marcel Proust
 
 
Illustrations :
 
Le petit monde proustien,
dans le film TV de Nina Companeez, France 2
 
 




Jacques Lacan : Proust sur le plan du mythe d’Albertine ... poursuite épuisante d’un désir de l’autre qui ne peut jamais être saisi comme le désir propre du sujet

Chiara Mastroianni : Albertine Le Temps retrouvé (Time Regained) Raoul Ruiz
 
 
Chiara Mastroianni : Albertine Le Temps retrouvé (Time Regained) Raoul Ruiz
 
 
Chiara Mastroianni : Albertine Le Temps retrouvé (Time Regained) Raoul Ruiz
 
 
 
 

VERSION AFI

Publication hors commerce
Document interne à l’Association freudienne internationale
 
 
Jacques Lacan, Ecrits techniques :
 

(C’est le premier des séminaires tenus publiquement par Lacan. Ils avaient lieu auparavant à son domicile et regroupaient une dizaine de personnes environ. Ils avaient été consacrés, dans les années immédiatement antécédentes, à la lecture commentée des cinq grandes psychanalyses de Freud.)
 
(...)
 
Leçon XIX - 9 juin 1954 :
 
 
(...)

"La perversion ne se définit pas simplement comme atypie, aberrance, anomalie par rapport à des critères sociaux, contraire aux bonnes mœurs, mais bien entendu, il y a aussi ce registre, ou à des critères naturels, à savoir qu’elle déroge d’une façon plus ou moins accentuée à la finalité reproductrice de la conjonction sexuelle. Mais elle est autre chose dans sa nature. Ce n’est pas pour rien qu’on a dit d’un certain nombre de ces penchants pervers qu’ils sont d’un désir qui n’ose pas dire son nom. On touche là à un registre essentiel. En fait, c’est bien justement déjà à la limite de ce registre de la reconnaissance qui la fixe, la situe, la stigmatise comme perversion. Mais structuralement, intimement, la perversion comme telle, telle que je vous la délinée dans ce registre imaginaire, a ceci qu’elle ne peut s’exercer, se soutenir que dans un statut précaire qui à chaque instant et de l’intérieur est contesté pour le sujet lui-même, insoutenable, fragile, à la merci de ce renversement, de cette subversion dont je vous parlais tout l’heure, et qui fait penser à ce type de changement de signe qu’on adjoint dans certaines fonctions mathématiques, au moment où on passe d’une valeur de variable à la valeur immédiatement suivante, le corrélatif passe du plus au moins l’infini d’un moment à l’autre.

 
C’est cette incertitude fondamentale de la relation perverse qui ne trouve à s’établir dans aucune action satisfaisante, qui fait justement une face du drame de l’homosexualité. je vous le dis. je ne peux pas m’y étendre aujourd’hui. je vous l’indique. C’est dans la triade de ces trois registres fondamentalement groupés et développés dans la dialectique du narcissisme: scoptophilie, sadisme et homosexualité.
 
Mais c’est aussi cette structure qui donne à la perversion sa valeur d’expérience approfondissante de ce qu’on peut appeler, au sens plein, la passion humaine, c’est-à-dire ce en quoi, pour employer le terme spinozien, l’homme exerce, et l’homme est ouvert - non pas au sens fécond du terme ouverture essentielle du monde de la vérité - à cette sorte de division d’avec lui-même qui structure cet imaginaire qui vise, entre O et O’, la relation spéculaire.
 
Elle est approfondissante, en effet, en ceci que, dans cette béance du désir humain, toutes les nuances, j’ai fait allusion à un certain nombre, la dernière fois, qui s’étagent de la honte au prestige, de la bouffonnerie à l’héroïsme, toutes ces nuances apparaissent qui font que ce désir humain est en quelque sorte tout entier exposé, au sens le plus profond du terme, au désir de l’autre et qui fait que, sur le plan de ce désir intersubjectif, imaginaire - souvenez-vous de cette prodigieuse analyse de l’homosexualité qui se développe dans Proust sur le plan du mythe d’Albertine. Peu importe que ce personnage soit féminin, la structure de la relation est éminemment homosexuelle. - Et jusqu’où va l’exigence de ce style de désir, qui ne peut se satisfaire que d’une captation inépuisable du désir de l’autre, poursuivi, si vous vous en souvenez, jusque dans ses rêves par les rêves de l’autre! Ce qui implique à chaque instant une sorte d’entière abdication du désir propre du sujet. C’est dans ce miroitement, et je l’entends dans le sens du miroir aux alouettes qui à chaque instant fait le tour complet sur lui-même, dans ce renversement, se poursuivant à chaque instant, s’entretenant lui-même, poursuite épuisante d’un désir de l’autre qui ne peut jamais être saisi comme le désir propre du sujet, le désir propre du sujet n’est jamais que le désir de l’autre, que réside le drame de cette passion jalouse, si bien analysée par Proust, qui est aussi une autre forme de cette relation intersubjective imaginaire.
 
Qu’est-ce qu’il y a donc au fond de cette relation, qui n’est en quelque sorte saisissable à chaque instant qu’à la limite et dans ces renversements mêmes dont le sens, en somme, s’aperçoit dans un éclair ? Cette relation qui n’est soutenable d’une part que de sujet à sujet, et suppose à chaque instant d’être instabilité extrême, qui ne se soutient que par l’anéantissement ou de l’autre ou de soi-même comme désir ? C’est-à-dire, réfléchissez bien, que chez l’autre et chez soi-même cette relation dissout l’être du sujet, du sujet de l’autre, de ce propre sujet, dans la forme où chez l’autre sa réduction à être un instrument du seul sujet qui reste, à savoir pour soi-même de la position de soi-même comme une idole offerte au désir de l’autre.
 
Le désir pervers a cette propriété d’avoir à sa limite l’idéal en fin de compte d’un objet inanimé. Mais non seulement il ne peut pas s’en contenter, de cet idéal réalisé, mais, dès qu’il le réalise, il perd cet objet au moment même où il rejoint cet idéal. Son assouvissement est ainsi condamné par sa structure même à se réaliser avant l’étreinte par, ou bien l’extinction du désir, ou la disparition de l’objet. Je souligne « disparition » parce que vous trouvez dans des analyses comme celle-là la clef et la clef secrète de ce quelque chose que tels analystes, non sans valeur, sans rigueur, même une certaine densité dans ce qu’on sent qu’ils approchent, par le besoin qu’ils ont de compléter par exemple certains registres de vocabulaire de l’analyse de cette disparition de l’objet. C’est l’aphanisis dont parle Jones quand il essaie de voir au-delà du complexe de castration quelque chose qu’il touche dans l’expérience de certains traumas infantiles.
 
Nous nous perdons là dans une sorte de mystère... Nous ne retrouvons pas par ailleurs dans cet élément structural, fondamental, qui définit une zone, un plan de relations intersubjectives et qui est proprement le plan de l’imaginaire."
 
 
 
Illustrations :
 
Chiara Mastroianni : Albertine
Le Temps retrouvé (Time Regained)
Un film de Raoul Ruiz (1999)
 

 

 
 
 
 
 
 
Sténotypie originale du séminaire de Lacan : le passage sur Proust et Albertine :
 
 
 
 
Jacques Lacan : Proust sur le plan du mythe d’Albertine
 
 
 
 




Entre Rachel et Saint-Loup le fossé était infranchissable

Elsa Zylberstein : Rachel Le Temps retrouvé (Time Regained) Raoul Ruiz
 
 
Elsa Zylberstein : Rachel Le Temps retrouvé (Time Regained) Raoul Ruiz
 
 
Elsa Zylberstein : Rachel Le Temps retrouvé (Time Regained) Raoul Ruiz
 
 
Elsa Zylberstein : Rachel Le Temps retrouvé (Time Regained) Raoul Ruiz
 
 
Elsa Zylberstein : Rachel Le Temps retrouvé (Time Regained) Raoul Ruiz
 
 
 
Marcel Proust :
 

"(Rachel) avait commencé un beau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu'elle avait parmi les jeunes auteurs et acteurs, lui avaient assuré qu'il l'était, et elle répétait à son tour ce qu'ils avaient dit avec cette passion, cette absence de réserve qu'on montre chaque fois qu'on reçoit du dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on ignorait entièrement.
 
Elle professait volontiers, comme ces comédiens, qu'entre elle et Saint-Loup le fossé était infranchissable, parce qu'ils étaient d'une autre race, qu'elle était une intellectuelle et que lui, quoi qu'il prétendît, était, de naissance, un ennemi de l'intelligence.
 
Cette vue lui semblait profonde et elle en cherchait la vérification dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres gestes de son amant.
 
Mais quand les mêmes amis l'eurent en outre convaincue qu'elle détruisait dans une compagnie aussi peu faite pour elle les grandes espérances qu'elle avait, disaient-ils, données, que son amant finirait par déteindre sur elle, qu'à vivre avec lui elle gâchait son avenir d'artiste, à son mépris pour Saint-Loup s'ajouta la même haine que s'il s'était obstiné à vouloir lui inoculer une maladie mortelle.
 
Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le moment d'une rupture définitive..."
 
 
Illustrations :
 
Elsa Zylberstein : Rachel
Le Temps retrouvé (Time Regained)
Un film de Raoul Ruiz (1999)
 

 
 




L'érotisme proustien est aujourd'hui l'érotisme des masses. Le monde contemporain tout entier est pénétré de masochisme [René Girard]

Albertine Simonet et la petite blanchisseuse - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - TELEFILM DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
Albertine Simonet et la petite blanchisseuse - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - TELEFILM DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
Albertine Simonet et la petite blanchisseuse - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - TELEFILM DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
Albertine Simonet et la petite blanchisseuse - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - TELEFILM DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
Albertine Simonet et la petite blanchisseuse - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - TELEFILM DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
Albertine Simonet et la petite blanchisseuse - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - TELEFILM DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
 
 
René Girard :
 
"Le médiateur n'est tel que parce qu'il paraît "incapable de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral" (*) ; c'est à leur bassesse présumée que les jeunes filles doivent tout leur prestige.
 
La petite bande semble devoir éprouver de la "répulsion" pour tout ce qui fait preuve de "dispositions pensives ou sensibles" ; le narrateur se sent très évidemment visé ; il s'imagine que tout commerce avec ces adolescentes lui est à jamais interdit. Il n'en faut pas plus pour fixer son désir.
 
Le coup de foudre de Marcel se ramène à la supposition qu'Albertine est insensible et brutale.
 
Baudelaire affirmait déjà que la "bêtise" est un ornement indispensable de la beauté moderne.
 
Il faut aller plus loin ; il faut situer l'essence même du sexuellement désirable dans l'insuffisance spirituelle et morale, dans tous les vices qui rendraient la fréquentation de l'être désiré intolérable en dehors de ce désir.
 
 
Qu'on ne nous dise pas que Proust est un être "exceptionnel". En révélant le désir de ses héros, le romancier, comme toujours, révèle la sensibilité de son époque ou de l'époque qui va suivre.
 
Le monde contemporain tout entier est pénétré de masochisme. L'érotisme proustien est aujourd'hui l'érotisme des masses. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'oeil sur le moins "sensationnel" de nos journaux illustrés.
 
Le masochiste s'acharne sur le mur aveugle de l'imbécillité : c'est sur ce mur qu'il finira par se briser. Denis de Rougemont le constate à la fin de l'Amour et l'Occident : "Ainsi donc, cette préférence accordée à l'obstacle voulu était un progrès vers la mort.""
 
 Mensonge romantique et vérité romanesque,
Pluriel pages 318-319
 

(*) Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs :

"Ce n'était peut-être pas, dans la vie, le hasard seul qui, pour réunir ces amies les avait toutes choisies si belles ; peut-être ces filles (dont l'attitude suffisait à révéler la nature hardie, frivole et dure), extrêmement sensibles à tout ridicule et à toute laideur, incapables de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral, s'étaient-elles naturellement trouvées, parmi les camarades de leur âge, éprouver de la répulsion pour toutes celles chez qui des dispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de la timidité, de la gêne, de la gaucherie, par ce qu'elles devaient appeler « un genre antipathique », et les avaient-elles tenues à l'écart ; tandis qu'elles s'étaient liées au contraire avec d'autres vers qui les attiraient un certain mélange de grâce, de souplesse et d'élégance physique, seule forme sous laquelle elles pussent se représenter la franchise d'un caractère séduisant et la promesse de bonnes heures à passer ensemble."

 
 
DVD A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - NINA COMPANEEZ
D'après l'oeuvre de Marcel Proust
 
 
Illustrations :
 
Albertine et la petite blanchisseuse, amour lesbien,
dans le film TV de Nina Companeez, France 2
 
 




L'être désiré : l'objectivation irréelle et diabolique du tempérament opposé [Proust - René Girard]

ALBERTINE - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - TELEFILM DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
ALBERTINE - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - TELEFILM DE NINA COMPANEEZ - FRANCE TELEVISIONS
 
 
René Girard :
 
"Le narrateur de La Recherche du temps perdu définit l'être désiré comme "l'objectivation irréelle et diabolique du tempérament opposé au mien, de la vitalité quasi barbare et cruelle dont étaient si dépourvue ma faiblesse, mon excès de sensibilité douloureuse et d'intellectualité" (*).
 
La plupart du temps le sujet ignore lui-même sa passion pour le Mal. La vérité n'apparaît que par éclairs, dans la vie sexuelle et dans certaines régions excentriques de l'existence."
 
 Mensonge romantique et vérité romanesque,
Pluriel p. 215
 

(*) Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs :

"Le soir tombait ; il fallut revenir ; je ramenais Elstir vers sa villa, quand tout d'un coup, tel Méphistophélès surgissant devant Faust, apparurent au bout de l'avenue – comme une simple objectivation irréelle et diabolique du tempérament opposé au mien, de la vitalité quasi barbare et cruelle dont étaient si dépourvue ma faiblesse, mon excès de sensibilité douloureuse et d'intellectualité – quelques taches de l'essence impossible à confondre avec rien d'autre, quelques sporades de la bande zoophytique des jeunes filles, lesquelles avaient l'air de ne pas me voir, mais sans aucun doute n'en étaient pas moins en train de porter sur moi un jugement ironique."

 
 
DVD A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - NINA COMPANEEZ
D'après l'oeuvre de Marcel Proust
 
Illustration : Albertine, aperçue par le narrateur depuis l'atelier d'Elstir,
dans le film TV de Nina Companeez, France 2




René Girard : Le désir métaphysique ne porte jamais, par définition, sur l'objet accessible

ROBERT DE MONTESQUIOU - MODELE DU BARON DE CHARLUS - MARCEL PROUST A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

René Girard : "Le désir métaphysique ne porte jamais, par définition, sur l'objet accessible. Ce n'est donc pas vers le noble faubourg que tendent les désirs du baron mais vers la basse "canaille". C'est ce snobisme "descendant" qui explique la passion pour Morel, assez crapuleux personnage."

 Mensonge romantique et vérité romanesque,
Pluriel, Pages 237-238

 
Illustration : Le comte Robert de Montesquiou-Fézensac,
modèle du baron de Charlus
Portrait par Giovanni Boldini (1897)
Paris, Musée d'Orsay.
 




René Girard : Le sujet constate que la possession de l'objet n'a pas changé son être : la métamorphose attendue ne s'est pas réalisée

LA METAMORPHOSE DES CLOPORTES

René Girard : "Ce n'est d'ailleurs pas l'absence de jouissance physique qui déçoit le héros stendhalien ou proustien lorsqu'il possède enfin l'objet de son désir. La déception est proprement métaphysique. Le sujet constate que la possession de l'objet n'a pas changé son être : la métamorphose attendue ne s'est pas réalisée."

 Mensonge romantique et vérité romanesque,
Pluriel, Page 106

 
Illustration : La Métamorphose des cloportes (Pierre Granier-Deferre)




René Girard : Proust nous répète sans cesse que l'objet n'existe pas

RENE GIRARD
 
René Girard : "Proust nous répète sans cesse que l'objet n'existe pas. (...) Le romancier ne s'intéresse ni à la réalité dérisoire de l'objet ni même à l'objet transfiguré, mais au processus de transfiguration. Le grand romancier a toujours été ainsi. Cervantès ne s'intéresse ni au plat à barbe ni au casque de Mambrin. Ce qui le passionne c'est que Don Quichotte puisse confondre un simple plat à barbe avec le casque de Mambrin. Ce qui passionne Marcel Proust c'est que le snob puisse prendre le Faubourg Saint-Germain pour ce royaume fabuleux où chacun rêve d'entrer."
 
 Mensonge romantique et vérité romanesque,
Pluriel p. 248





Mlle de Stermaria - A la recherche du temps perdu - Marcel Proust

Marcel Proust Mlle de Stermaria Actrice Comédienne Film TV A la recherche du temps perdu - Nina Companeez - France 2

Marcel Proust Mlle de Stermaria Actrice Comédienne Film TV A la recherche du temps perdu - Nina Companeez - France 2

Marcel Proust Mlle de Stermaria Actrice Comédienne Film TV A la recherche du temps perdu - Nina Companeez - France 2

Marcel Proust Mlle de Stermaria Actrice Comédienne Film TV A la recherche du temps perdu - Nina Companeez - France 2

Marcel Proust Mlle de Stermaria Actrice Comédienne Film TV A la recherche du temps perdu - Nina Companeez - France 2

Marcel Proust Mlle de Stermaria Actrice Comédienne Film TV A la recherche du temps perdu - Nina Companeez - France 2

Marcel Proust Mlle de Stermaria Actrice Comédienne Film TV A la recherche du temps perdu - Nina Companeez - France 2

Marcel Proust Mlle de Stermaria Actrice Comédienne Film TV A la recherche du temps perdu - Nina Companeez - France 2

Marcel Proust Mlle de Stermaria Actrice Comédienne Film TV A la recherche du temps perdu - Nina Companeez - France 2

Marcel Proust Mlle de Stermaria Actrice Comédienne Film TV A la recherche du temps perdu - Nina Companeez - France 2

 

Marcel Proust : "Hélas, d'aucune de ces personnes le mépris ne m'était aussi pénible que celui de M. de Stermaria.

Car j'avais remarqué sa fille dès son entrée, son joli visage pâle et presque bleuté, ce qu'il y avait de particulier dans le port de sa haute taille, dans sa démarche, et qui m'évoquait avec raison son hérédité, son éducation aristocratique et d'autant plus clairement que je savais son nom – comme ces thèmes expressifs inventés par des musiciens de génie et qui peignent splendidement le scintillement de la flamme, le bruissement du fleuve et la paix de la campagne, pour les auditeurs qui, en parcourant préalablement le livret, ont aiguillé leur imagination dans la bonne voie.

La « race », en ajoutant aux charmes de Mlle de Stermaria l'idée de leur cause, les rendait plus intelligibles, plus complets.

Elle les faisait aussi plus désirables, annonçant qu'ils étaient peu accessibles, comme un prix élevé ajoute à la valeur d'un objet qui nous a plu.

Et la tige héréditaire donnait à ce teint composé de sucs choisis la saveur d'un fruit exotique ou d'un cru célèbre.

 

(...)

 

Comme toujours, mais plus facilement pendant que son père s'était éloigné pour causer avec le bâtonnier, je regardais Mlle de Stermaria.

Autant que la singularité hardie et toujours belle de ses attitudes, comme quand, les deux coudes posés sur la table, elle élevait son verre au-dessus de ses deux avant-bras, la sécheresse d'un regard vite épuisé, la dureté foncière, familiale, qu'on sentait, mal recouverte sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix, et qui avait choqué ma grand'mère, une sorte de cran d'arrêt atavique auquel elle revenait dès que dans un coup d'œil ou une intonation elle avait achevé de donner sa pensée propre ; tout cela ramenait la pensée de celui qui la regardait vers la lignée qui lui avait légué cette insuffisance de sympathie humaine, des lacunes de sensibilité, un manque d'ampleur dans l'étoffe qui à tout moment faisait faute.

 

Mais à certains regards qui passaient un instant sur le fond si vite à sec de sa prunelle et dans lesquels on sentait cette douceur presque humble que le goût prédominant des plaisirs des sens donne à la plus fière, laquelle bientôt ne reconnaît plus qu'un prestige, celui qu'a pour elle tout être qui peut les lui faire éprouver, fût-ce un comédien ou un saltimbanque pour lequel elle quittera peut-être un jour son mari ;

à certaine teinte d'un rose sensuel et vif qui s'épanouissait dans ses joues pâles, pareille à celle qui mettait son incarnat au cœur des nymphéas blancs de la Vivonne, je croyais sentir qu'elle eût facilement permis que je vinsse chercher sur elle le goût de cette vie si poétique qu'elle menait en Bretagne, vie à laquelle, soit par trop d'habitude, soit par distinction innée, soit par dégoût de la pauvreté ou de l'avarice des siens, elle ne semblait pas trouver grand prix, mais que pourtant elle contenait enclose en son corps.

 

Dans la chétive réserve de volonté qui lui avait été transmise et qui donnait à son expression quelque chose de lâche, peut-être n'eût-elle pas trouvé les ressources d'une résistance."

 

 
DVD A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - NINA COMPANEEZ
D'après l'oeuvre de Marcel Proust
 
Illustration : Mlle de Stermaria dans le film TV de Nina Companeez, France 2




Proust : Ce n'est qu'à la fin du livre, et une fois les leçons de la vie comprises, que ma pensée se dévoilera

Marcel Proust Manuscrit du Temps Retrouvé - dernière page de A la recherche du temps perdu

 

Marcel Proust : "Ce n'est qu'à la fin du livre, et une fois les leçons de la vie comprises, que ma pensée se dévoilera. Celle que j'exprime à la fin du premier volume... est le contraire de ma conclusion. Elle est une étape, d'apparence subjective et dilettante, vers la plus objective et croyante des conclusions."

 Correspondance de Marcel Proust. Jacques Rivière, p.3 (février 1914)
Cité par Jean-Yves Tadié, Proust et le roman
Tel Gallimard, page 407
 

 
Illustration : Marcel Proust, Manuscrit du Temps Retrouvé,
dernière page de A la recherche du temps perdu.
 




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